UN ENTRETIEN AVEC PHILIPPE JAKKO POUR LE SCORE DU FILM DE GUERRE ENEMY LINES, SORTI EN VOD


28 mai 2020

J’ai eu le grand plaisir de m’entretenir avec Philippe Jakko pour son score du film Enemy Lines (lire l’article ici). Peut être justement du fait qu’il s’agissait d’un petit budget, le compositeur a pu imposer ses vues et notamment le souhait de disposer d’un orchestre conséquent et d’avoir la possibilité de donner une force certaine au métrage par le biais de sa musique. Voici donc l’entretien qui s’est tenu à distance, Philippe Jakko à Londres, votre serviteur à proximité de Paris.


• Bonjour Philippe Jakko, merci de répondre à ces questions sur votre actualité et ce film de guerre, Enemy Lines ! Une première question si vous voulez-bien, comment avez-vous été contacté ? Par la production, par le biais de votre agent ?

Philippe Jakko : je n’ai pas d’agent spécialement, je travaille plutôt seul avec mon réseau jusqu'a maintenant. J’ai la chance d’avoir travaillé avec des réalisateurs, acteurs et producteurs qui m'ont fait confiance et m'ont recontacté ou ont parlé de moi. Ici, un des producteurs anglais du film avec qui j’avais déjà fait ALLIES en 2014, m’a rappelé. Ça s’était bien passé, le film était sorti dans 10 pays, sur Netflix et canal+ en France et la musique avait été remarquée. Et ils voulaient une musique orchestrale à nouveau. donc…

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• C’est un genre très codé, comment avez-vous travaillé les morceaux ? En fonction de leur représentativité, épiques, lents et tristes, introspectifs… Vous n’aviez pas peur de tomber dans un cadre très précis, peut être aussi très référencé ?

Philippe Jakko : Oui le film de guerre est codé, donc je voulais surtout éviter certaines choses : le côté trompette solo héroïque et caisse claire, et des drums partout à l’américaine, j’allais dire à la Hans zimmer ! La musique de film en général est une musique faite de stéréotypes, de codes, pour véhiculer des émotions ou appuyer une narration, et il faut les doser savamment, savoir en jouer si on les utilise.  Sinon on tombe vite dans les clichés et ça donne une mauvaise musique de film. il faut savoir se sortir des références.
Donc pour moi l’important était autre chose que ces clichés de guerre. il y a quelques scènes d’actions bien sûr mais Il fallait surtout accompagner le film, le groupe de soldats dans sa quête, comme dans un thriller dramatique plutôt. Il y a donc des passages mystérieux, assez froid (c’est tourné en extérieur dans la neige souvent) avec des chromatismes, presque post romantique. L’autre facette importante était le drame auquel fait face ce groupe de jeunes soldats. Ils doivent délivrer un savant polonais (Pawel Delag - La liste de Schindler) qui travaille sur la bombe atomique. Seulement un des six jeunes soldats survivra (Ed Westwick - la star de Gossip Girl). La dimension tragique de leur destin, du destin de la guerre, etc… devait être soulignée sans utiliser ce côté cliché dont je parlais, mais je ne savais pas trop comment au départ. Je voulais donner du poids à la musique. J’ai l’habitude de me poser plein de questions quand je commence un projet. Je réfléchis beaucoup, j’en ai des insomnies à me relever la nuit pour enregistrer un thème…
Bref, un jour je repense à Platoon avec le score de Delerue et à l’adagio de Barber qui est utilisé comme thème principal et qui donne une charge émotionnelle si forte au destin de ces soldats. J’avais donc trouvé l'angle, ça collait avec mon histoire, le groupe de jeunes soldats qui sont lâches dans une guerre qui les dépasse…  donc merci Oliver Stone !
J’ai composé un mouvement d'adagio qu’on retrouve sous forme de différentes variations dans le film et qu'on entend donc plusieurs fois du début à la fin. (on l’entend en récurrence dans ENEMY LINES SUITE)

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• Vous avez collaboré étroitement avec le réalisateur on peut l’imaginer ; sans trop de « données » directives ? Vous aviez lu le script avant et vous aviez pu rencontrer le réalisateur ou la production ?

Philippe Jakko : J’ai travaillé étroitement avec Tom George le producteur anglais que je connais bien. Avec le film déjà pratiquement monté avec quelques musiques temporaires - Le réalisateur suédois était déjà reparti sur autre chose et moi je devais au même moment passer quelques semaines à Los Angeles donc j’ai beaucoup travaillé avec mon Mac portable, mes sons, quelques feuilles de papier musique et We transfer !  il n y avait pas de direction précise pour la musique.
 

• Comment avez-vous travaillé votre composition ? A l’image, en partie avec le script… ? Vous aviez des idées précises déjà avant de composer, puis en voyant les scènes ou les séquences nécessitant la mise en place de musique, lors de discussions avec le réalisateur ?

Philippe Jakko : Comme je l’ai dit, j’ai réfléchi et ensuite fait des maquettes. J’ai parfois besoin d'explorer tous les "champs des possibles" musicaux quand je commence un film et que l'idée générale ne vient pas de suite. Ça peut prendre du temps et être besogneux, faire beaucoup de maquettes (que je jetterai ensuite à la poubelle) mais quand j’ai trouvé la bonne voie, ensuite ça va plus vite, je sais que c’est la bonne direction !
J’ai donc travaillé à l’image montée. Surtout les scènes d’actions qui doivent pour donner du rythme être synchronisées assez précisément. Sinon pour le reste, au contraire, la musique doit se developper par elle même, être en contrepoint avec l’image, la quitter, la retrouver, trouver sa propre exigence. C’est ce qui donne une "vraie" musique qui est a la fois autonome et celle du film. Si on colle trop le film, ça devient une musique de 'Papier peint' comme disait Stravinsky !

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• Vous avez dirigé l’orchestre, mais n’est-ce pas trop compliqué parfois de diriger sa propre composition ?

Philippe Jakko : Non au contraire , c’est plus simple j’ai toute la musique en tête ! Ça me demanderait plus de travail de diriger la musique d'autre compositeurs.
 

• Vous avez enregistré avec le FAME’S Macedonian Symphonic Orchestra, comment se sont passées les sessions d’enregistrements ?

Philippe Jakko : Très bien comme à chaque fois que j’enregistre avec eux. Ils me connaissent, ils savent quand je dirige que je sais ce que je veux mais que je ne suis pas un tyran (rires) et je les connais, je leur fais confiance. Il faut faire confiance à l’orchestre quand on dirige, il ne faut pas l’étouffer. C'est grâce à tous ces musiciens, leur jeux, leur interprétation, que la musique devient plus belle. Le chef est là pour les guider, pour optimiser leurs capacités et quand j’y suis et que je connais la musique, ça va plus vite. Et les musiciens de cet orchestre sont talentueux ils jouent quasiment tous dans les orchestres d’opéras d'ex Yougoslavie, Bulgarie etc...
 

• Ça représente combien de temps, et avez-vous retravaillé certaines orchestrations ou durée de morceaux ?

Philippe Jakko : C’était confortable, j’ai eu les images en avril je crois et je devais finir pour L’American Film Market de Los Angeles de septembre ou les producteurs sont allés vendre le film.
 

• Vous avez pu assister au montage et à l’étalonnage avec l’intégration de votre musique ? Comment ça s’est déroulé avec le réalisateur et le monteur ?

Philippe Jakko : Non car ils mixaient le film à Bristol en Angleterre en même temps qu'on mixait la musique en France à Dijon avec Xavier Dromard, on a pas mal utilisé We transfer ici aussi !
 

• Êtes-vous allé sur le tournage ?

Philippe Jakko : Non, ils ont tourné a MINSK un an avant la post prod et il faisait - 20 degrés ! (rires)

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• Une question encore, si vous voulez bien. Nous aimerions savoir comment Philippe Jakko écrit sa musique !? C’est quelque chose qui passionne les gens, cette part purement conceptrice ! D’où vient l’inspiration… quelle forme prend-elle ?

Philippe Jakko : Ça dépend… en fait tout est possible. Parfois c’est une idée qui me trotte dans la tête quand je n’arrive pas à dormir la nuit ou parfois ça me vient en jouant au piano ou d’un autre instrument. Parfois encore c’est dans la rue que ça se passe, alors je chantonne dans mon Dictaphone sinon j’oublie tout (rires) ; ou je note un truc sur un bout de papier musique suivant ce que j’ai à ma disposition ! À la base ce sont des idées de thèmes ou d’enchaînements d’accords qui me viennent, surtout des thèmes, que je tourne alors dans tous les sens dans ma tête pour avoir la meilleure solution avant de l’enregistrer ! Le cerveau sera toujours plus rapide que la machine !


• Merci Philippe Jakko pour nous avoir fait partager votre passion !

Philippe Jakko : Merci à vous.



Sylvain Ménard, mai 2020

Toutes les photos sont la propriété exclusive de Philippe Jakko