MEURS, MONSTRE, MEURS : Quand le cinéma argentin rend hommage au GIALLO !

06 mai 2019

MEURS, MONSTRE, MEURS est un film argentin qui fut présenté un an avant sa sortie au festival de Cannes en 2018 (Un certain regard) ainsi qu’à L’Étrange festival*, édition 2018. Policier, Polar, Fantastique ; tels sont les qualificatifs les plus évidents concernant ce film, histoire d’un meurtrier qui tue et décapite ses victimes, des femmes… Bientôt viendra s’y juxtaposer une dimension plus ambiguë, celle du monstre, car comment tuer et laisser dans un tel état les victimes, sans être « différent » !? Ainsi, quasiment plus que ces tendances-ci que l’on vient d’évoquer, c’est bien cette référence certaine au Giallo qu’il faut souligner, car de l’histoire qui nous fait emprunter des chemins pas aussi évidents qu’il n’y paraît - du thriller, au fantastique et jusqu’à cette évocation d’un monstre (réel ou fantasmé) lors de nombreuses séquences dont l’interrogatoire - tout semble brouillé à nos yeux. C’est comme si le réalisateur prenait plaisir à nous perdre, ce qui en définitive est manifestement le cas. A ce moment nous avons comme l’impression de renouer avec un certain cinéma transalpin qui durant la décennie soixante dix, et après, nous aura mené sur des sentiers où la violence côtoyait la peur, le mystère et l’horreur… en bref un plutôt bon résumé de ce qui nous attend ici.

* L’Étrange Festival est un festival de cinéma de genre, crée en 1993 et qui a lieu tous les ans au Forum des images de Paris en septembre.

Il s’agit bien là d’une des grandes réussites du film, sachant jongler avec des décors naturels angoissants à souhait et des personnages tous assez glauques ; d’ailleurs est-ce la nature même de l’endroit qui les rend ainsi - nous ne le saurons pas ! Ce qui est certain, c’est cette évidence que nombre de réalisateurs œuvrent dans un format « clinique », dénué de tout artifice, où au delà d’une certaine caricature, nous entrons dans des descriptions parfois dérangeantes (quelques faciès à la limite du repoussant) ou exagérées (les relations entre les policiers). Tout comme pour le traitement de l’image - irréprochable - et l’ambiance sonore, ici relevée par un très joli score de Alex Nante ; le métrage bénéficie de moyens conséquents et visibles à l’écran. Le scénario se plait à nous promener de ci de là et à brouiller les pistes, ce qui est également révélateur du sujet évoqué et de la trame utilisée afin d’y parvenir, les endroits où tout se passe ne faisant que souligner l’inquiétude, la désolation et la rudesse de ces vies. Et c’est là qu’opère ce meurtrier, le monstre, l’auteur de ces actes qui du fait de cette barbarie incroyable (la séquence d’introduction est à couper le souffle) nous interpelle.


Cette vision du monde, pour aussi juste qu’elle soit par moment - et on aurait presque du mal à douter qu’elle ne le soit pas tant la misère humaine et ses successions de faits divers révoltants sont présents dans nos esprits - nous conduit à envisager ce film, non plus comme un film de monstre, mais comme un fil avec un monstre ! Nous nous interrogerons alors durant une partie du métrage quant à la nature exacte de ce à quoi nous assistons. Le fantasme est-il avéré, cette part de fantastique n’est-elle qu’une forme de schizophrénie ou bien un reflet d’une vérité à laquelle nous ne sommes pas encore confrontés ? Bien sûr nous aurons droit à quelques indices, quelques morts particulèrement sauvages (encore cette omniprésence du Giallo) voire écœurantes ; tout cela sans que pour autant nous ayons la possibilité avant le dernier tiers du film d’en assimiler toute la substance. Ainsi sans livrer trop d’informations, comprenez que le réalisateur nous amène dans un périple dont nous ne sortirons pas indemnes. Certaines révélations pourront paraître surprenantes, surtout à la lueur de ce que nous serons amenés à voir - car le monstre est réel - mais une fois encore, ce que nous voyons est-il réel !
Il est évident qu’à ce stade, la vison finale de la chose déambulant dans un champ et ouvrant sa gueule dans ce plan final aussi effrayant que troublant ne devrait laisser aucun doute ! Faut-il regretter alors que le monstre soit montré, dans toute sa « splendeur et son étrangeté » !? Nous nous interrogerons également sur son statut de créature totalement androgyne, doté d’un long appendice caudal et évidemment phallique ainsi que d’une gueule dont la forme n’est pas sans évoquer celle d’un sexe féminin. Voilà c’est dit… Et passé ce constat, sommes-nous toujours dans un conditionnement précis, celui d’un film de monstre au sens littéral du terme, ou bien en présence d’une psychose qui prend la forme d’hallucinations, reflet d’une névrose, d’une folie ? La fin justement laisse planer ce doute, tout comme nombre d’interrogations soulevées par des gestes bizarres ou des confidences, à l’instar de ce personnage se désignant comme le monstre, alors que ce dernier semble apparaître au dessus de lui. Faux semblants, fausses pistes, délires ou phantasmes sont donc au menu et nous confortent donc dans notre première impression, celle de nous trouver en présence d’un film rendant hommage au Giallo.

Le réalisateur Alejandro Fadel mène sa barque avec efficacité, accentuant le côté sombre et claustrophobique - surprenant au vu de ces grands espaces ! - à l’aide de cette galerie de paumés, personnage troubles ou simplement en quête de quelque chose. Sans aller vers une réalisation trop facile - ici on peut penser à des films de genre américains - il installe l’ambiance de fin de monde (au sens littéral) et d’espaces désolé où tout peut arriver ; où les gens s’éloignent les uns des autres, où cette vie ne fait qu’accentuer les inégalités… Une fois encore sous le vernis de l’horreur et du thriller apparaît la notion de la critique sociale. Guidé par une réflexion sur le repli sur soi et l’abandon de nombre de réflexes sociaux justement ; où des gens (ici les habitants de cette province un peu reculée) sont confrontés à leur solitude et leur désillusions ; MEURS, MONSTRE, MEURS est un film qui a le mérite de nous inviter à explorer notre côté sombre. Même si le réalisateur se défend d’avoir eu cette intention, chacun se laissera porter par ses propres convictions et cherchera ses réponses dans ce discours sur la peur et la solitude.

Nous soulignerons que parmi les références de Alejandro Fadel il y a des incontournables tels Le Cabinet du docteur Caligari ou Freaks (La Monstrueuse Parade de Browning), et les réalisateurs qui l’ont marqué se nomment Carpenter et Cronenberg !

Crédits :
MEURS, MONSTRE, MEURS (Muere, Monstruo, Muere)
Argentine – France - Chili, 2018
Réalisation : Alejandro Fadel
Distribution : Víctor Lopez (Cruz), Esteban Bigliardi (David), Tania Casciani (Francisca), Romina Iniesta (la psychiatre), Sofia Palomino (Sara), Stéphane Rideau (le monstre), Jorge Prado (le capitaine)
Scénario : Alejandro Fadel
Images : Manuel Rebella, Julian Apezteguia
Montage : Andres P. Estrada
Musique : Alex Nante
Son : Santiago Fumagalli
Décors : Laura Caligiuri
Costumes : Florencia Caligiuri
Distributeur (France) : UFO Distribution

Durée : 1h49mn
Sortie France 15 mai 2019

Sylvain Ménard, mai 2019

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