Melville, le dernier samouraï ; entretien avec Eric Demarsan qui en a composé la musique


28 avril 2020

Cette année est sorti le remarquable film documentaire sur Melville, réalisé par Cyril Leuthy, Melville, le dernier samouraï. Jean-Pierre Melville (1917-1973) nous aura offert Le Cercle Rouge, Le Samouraï ou L’Armée des Ombres ; mais également L'Aîné des Ferchaux, Le Silence de la mer ou bien encore Le Doulos ou Léon Morin, prêtre. Si sa carrière peut sembler courte avec seulement 14 films (il sera emporté par un infarctus en 1973) il a inspiré de nombreux réalisateurs au nombre desquels, John Woo ou Michael Mann ainsi qu’un certain Quentin Tarantino ; qui auront su se revendiquer d’une approche, d’une façon de filmer, d’une lenteur dans la construction… Mais il faut également citer Jim Jarmush avec son remarquable Ghost Dog : La Voie du samouraï, avec le non moins remarquable Forest Whitaker ; film qui à plus d’un titre - et pour beaucoup de cinéphiles - est un « Melville movie », avec ses codes évoqués, dont l’honneur, la solitude, la mort !


Le film est disponible jusqu’au 27 mai 2020 sur arte.tv.
(https://www.arte.tv/fr/videos/087401-000-A/melville-le-dernier-samourai/)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Eric Demarsan, le compositeur du Cercle Rouge ou de l’Armée des Ombres, ayant collaboré avec Melville et de retour sur ce superbe documentaire pour le plus grand plaisir des cinéphiles. Le compositeur Eric Demarsan est un grand monsieur, un personnage adorable et d’une grande humilité ; une de ces personnes dont on sait immédiatement qu’elles sont un peu hors normes !
Se prêtant bien volontiers au jeu des questions réponses, Eric Demarsan a accepté de répondre à une interview qui se trouve retranscrite ici. Je tiens également à remercier Séverine ABHERVÉ de l’agence Marie Sabbah Agency qui m’a permis de concrétiser cet entretien et l’a facilité malgré des conditions que l’on imagine compliquées avec la crise sanitaire.


Eric Demarsan portrait Crédit  Renaud Monfourny.jpg (165 KB)

• Éric Demarsan on a plaisir à vous retrouver avec cette ambiance si particulière et qui nous renvoie à l’époque des grands thrillers français, à ce cinéma noir, ce cinéma d’auteur ; sur le documentaire « MELVILLE, LE DERNIER SAMOURAÏ » !
A quel moment avez-vous été contacté ? Au tout début du process, ou alors que le film en était à un stade avancé ? Ce fut par le réalisateur Cyril LEUTHY ou la production ?

E. Demarsan : Je ne sais même pas si Cyril avait commencé le montage, mais en tout cas il avait commencé à rassembler des tas de documents. Réellement je ne suis même pas sûr qu'il avait commencé.
Et non, en fait c'est un ami éditeur qui était intéressé par ce projet qui m'avait proposé aux deux productrices. Je les ai rencontrés en même temps que Cyril et on a commencé un petit peu à parler de ce qu'on pourrait faire.

• Comment avez-vous travaillé les morceaux ? En ayant accès à un pré-montage, avec le script, à l’image ?

E. Demarsan : Ah non !... J’ai vraiment travaillé sur les images alors que le montage était pratiquement terminé. Il a dû y avoir deux trois petits changements de dernière minute, mais j’ai tout enregistré à l’image.

• Votre souhait était d’utiliser ce petit ensemble dès le départ ? vous êtes autant à l’aise dans des mouvements symphoniques qu’avec ces ambiances plus modernes, était-ce un choix alors que de retrouver ce qui avait tant marqué, et marque encore aujourd’hui, les spectateurs ? Cette ambiance précise, ce côté incisif et très polar ?

E. Demarsan : Oui, oui, oui tout à fait, d’abord je voulais me rapprocher de l’ambiance musicale du cercle Rouge, et donc, je voulais repartir d’un quartet pour piano, vibra, batterie et basse. Donc ça, c'était le noyau de départ et puis j’y ai rajouté quatre instruments de plus, c’est à dire flûte, trompette, violoncelle et harpe.

• Cette structure vous a permis de travailler dans ces univers mélodiques qui étaient les vôtres sur les films de Melville…

E. Demarsan : Un documentaire sur la vie cinématographique de Melville, c'est quand même en grande partie du polar noir. Donc, c'est ça qui m'a donné cette idée de reprendre le même noyau d’instruments que j’avais choisi pour le Cercle Rouge, ce quartet primaire que j’ai habillé de couleurs complémentaires.

• Vous avez travaillé avec Alexis MOREL pour l’orchestration - vous aviez déjà collaboré sur « L'affaire Gordji » et « Signature » notamment - comment cela s’est passé ?

E. Demarsan : Sur toutes formes de projets, grands orchestres ou petites formations, Alexis intervient à la fin de la composition. Je commence tout d’abord à travailler au piano, je cherche les thèmes, certains assemblages, certains petits modules, etc. Ensuite, je compose dans l'ordinateur à l’aide d’un logiciel de musique qui s’appelle « Logic Pro »… dans lequel j’écris les mélodies, les contrechamps, les harmonies pour chaque instrument ou groupe d’instruments, tout cela fait partie du travail normal de composition.
Mais travaillant de cette façon, je n’écris pas pour un violon solo, un alto solo… j’écris pour des pistes de cordes, du plus grave des contrebasses et jusqu'au plus aigu des violons.
Ce qui fait que, lorsque par exemple, j'écris des cordes dans l'ordinateur, je n'écris pas de la même façon qu’avant l’ère des ordinateurs et des logiciels de musique, où toutes les parties d’orchestre étaient écrites sur papier.
Je ne vous ai parlé ici que des cordes, mais c’est la même technique pour tous les autres instruments… les bois, les cuivres, les percussions, etc.
Parce qu'il faut s'adapter aussi aux logiciels. Vous voyez ?

Et donc une fois que j’ai écrit ces portées là, tout y est, tout l’orchestre y est, toutes les notes, tous les contrechamps. Et ça, je le donne à Alexis sous forme de fichiers, qui lui, travaille sur « Sibelius » (logiciel d'édition de partitions musicales) et qui reprend mes pistes, il les « trafique » pour qu’elles soient compatibles avec son logiciel et que la musique soit jouable à l’orchestre. Si par exemple, selon ma façon d’écrire dans « Logic », sur une piste de cordes où l’on peut entendre aussi bien la contrebasse que le violon aigu ; lui prendra la piste de cordes et la répartira sur une ou plusieurs portées. De même que pour tous les autres instruments de l’orchestre. Le travail d’Alexis est donc primordial pour moi. Il fait un vrai travail d’orchestrateur. Et comme nous travaillons ensemble depuis longtemps, il connaît bien ma façon d’écrire, ce qui facilite beaucoup notre compréhension mutuelle.

• Oui… et ça veut dire que là, il y a automatiquement un enregistrement des instruments auquel vous allez assister et éventuellement auquel vous avez participé ?

E. Demarsan : En effet, cela donne lieu ensuite à un enregistrement en studio avec des musiciens.

• Vous assistez donc à l’enregistrement - aux sessions !

E. Demarsan : Il est évident que j’assiste et participe à tous mes enregistrements ! Comment imaginer que le compositeur soit absent ? En revanche, je ne dirige plus car je préfère être en cabine pour donner les indications nécessaires au chef d’orchestre.

• Mais vous avez enregistré en combien de temps et votre présence a t-elle impliqué beaucoup de calages, ou est-ce du ressort de votre orchestrateur, ou de vous deux ?

E. Demarsan : Oui, il y a eu la valeur de trois sessions, équivalant à un jour et demi.

• Vous avez enregistré sur des pistes séparées ?

E. Demarsan : Oui. L’ingénieur du son, Benjamin CAILLAUD en l’occurrence, enregistre sur des pistes séparées, bien entendu. Mais comme tout l’orchestre joue ensemble, en fait, la balance d’enregistrement est pratiquement faite dès le début de l’enregistrement. Évidemment, il y a des subtilités qui se passent au mixage.
Ça prend du temps, mais malgré tout c'est beaucoup plus proche d’un son global d’orchestre ; que si on s'amusait par exemple à enregistrer les instruments un par un. Car là, on a vraiment la sensation d'un orchestre où tout le monde joue ensemble. Et c'est ce qui est beau !

• Oui, d'autant qu'on voit justement sur le documentaire, le making off, les musiciens ensemble. Donc c'est vrai qu'il y a effectivement cette interaction qui donne un côté plus magique aussi et plus vivant.

E. Demarsan : Oui, parce que les musiciens se regardent, s'écoutent. Ils jouent réellement les uns avec les autres et pas du tout comme s’ils interprétaient chacun leur partie tout seul dans leur coin en re-recording !

• Bien sûr. Mais là, est ce que ça veut dire que comme vous étiez présent en cabine - vous supervisiez - cela a impliqué des fois des recalages ?

E. Demarsan : Non, il n'y a pas eu de recalage parce que c'était écrit, prévu. Tout était composé de sorte que le tempo, le rythme, la durée, tout soit conforme aux désirs du réalisateur, Cyril LEUTHY. L’orchestration tenait ainsi compte du montage ; comme par exemple, lorsque qu’il y a un dialogue, ou une voix off, on va éviter de mettre à ce moment précis un instrument dont les fréquences interfèreraient avec celle des voix ! L’écriture de la musique d’un film, Elle est spécifique. Ce qui veut dire que tout est prévu à l’avance, y compris de passer sous les dialogues, pour ne pas, au moment du mixage du film et sous prétexte qu’il y a un comédien qui parle, l’ingénieur du son et le réalisateur, ne soient pas obligés de baisser la musique jusqu’à, parfois, ne plus en entendre qu’un filet… vous voyez !
Donc c’est écrit en conséquence, par rapport aux dialogues.

• Alors justement, une question en relation avec le documentaire : est-ce une tache plus aisée ou bien justement les contraintes budgétaires ou en terme de temps sont encore plus importantes que sur des longs métrages ?

E. Demarsan : Non. Du point de vue musical, ce n’est pas plus compliqué. Ce n’est quasiment pas différent de l’écriture d’un long métrage. Parce que justement, on emploie les instruments qu'il faut pour qu'on les entende, mais pas non plus pour qu’ils ne viennent déranger les dialogues.
Donc, ce n’est pas plus compliqué de faire un documentaire, une série, que de faire un film. Simplement ce qui est plus ennuyeux sur les documentaires c’est que la plupart du temps, il n'y a pas d'argent.
En ce qui concerne ce documentaire, je dois dire que mon agent a eu assez de mal à faire accepter le budget par la production parce que je voulais huit musiciens, et pas un de moins.
D’ailleurs j’ai été assez gâté, même si je fais peu de documentaires, parce que pour la majorité de ce que je connais et que je vois, le budget musical sur ces productions spécifiques est très pauvre en général. Là, j’ai pu faire payer les musiciens correctement, le studio et les techniciens également.
Et j’ai eu la chance de pouvoir réunir huit musiciens et musicienne d’un talent incroyable qui ont eu la souplesse d’accepter un cachet forfaitaire, en dessous des tarifs courants. Mais… je pense qu’exceptionnellement ils l’ont faits pour moi, ce dont je les remercie chaleureusement !
En revanche, personnellement, j’ai travaillé pratiquement pour rien parce qu’il n’y avait plus d'argent pour moi (rires).

• Mais il y a une sortie d’album prévue chez Decca Classique ! Vous avez négocié avec eux, ou peut être votre agent ; comment cela s’est passé ?

E. Demarsan : Là, c'était un cas assez exceptionnel parce qu’il s’agissait d’un film sur Jean-Pierre Melville, que je suis le compositeur de Jean-Pierre MELVILLE à avoir travaillé deux fois (et demi) avec lui, ce qui me confère une certaine notoriété. Deux éditeurs, Denis FURNE et Grégoire LIECHI tombent amoureux du projet, s’entendent avec la production et vont voir UNIVERSAL (qui détient les droits de la plupart de mes œuvres). Et c’est Stéphane LEROUGE qui prend ce projet en main, et propose un vinyle sur lequel on trouvera sur la face A la musique du documentaire et sur la face B une partie des main-titles des films de Melville, le premier titre de cette face B étant l’Armée des Ombres et le dernier Le Cercle Rouge… La sortie est prévue pour le 11 mai…
Et je tiens à remercier mon agent Marie SABBAH et Séverine ABHERVÉ pour leur professionnalisme, leur fermeté et leur opiniâtreté… à gérer et faire aboutir au mieux toutes les tractations.

• C'est remarquable de pouvoir programmer des sorties de ce type. Et puis le vinyle reste incroyable, ne fut ce qu'en terme d'écoute. Il s’agit d’un vinyle simple ou d’un double ?

E. Demarsan : Non, c’est bien un vinyle simple, mais ça reste déjà un bel objet et il donne un accès à une sonorité totalement différente.

• C’est beaucoup plus chaud et j'imagine que vous êtes assez heureux de voir aussi cet objet là être édité.

E. Demarsan : C’est un grand, grand plaisir, un bonheur.

• Un dernier mot sur votre actualité et la sortie de la série ROMANCE ! Comment avez-vous été impliqué sur le projet et quel volume musical cela représente t-il ?

E. Demarsan : Je travaille avec le réalisateur Hervé HADMAR depuis sa première série, « Les oubliées ». Et nous avons toujours été en accord parfait sur le style de musique à imaginer pour chacune de ses séries, « Romance », étant la huitième. J'ai enregistré entre une heure et quart et une heure et demie de musique.
Le mixage a été un travail assez important pour nous, à commencer par l’ingénieur du son, Stéphane REICHART assisté de Cécile COUTELIER, qui ont fait un travail formidable.
Nous avons construit un bel orchestre, enregistrement en Hongrie avec des musiciens et un chef formidables, Le fait d’enregistrer une heure et demi de musique a permis au réalisateur de l’employer sur ses six épisodes, avec des versions différentes. A l’arrivée, ça représente environ trente minutes de musique par épisode !
C’est l’éditeur phonographique MUSIC BOX qui sortira un CD. C’est en préparation.

• Merci infiniment Eric Demarsan pour votre gentillesse et votre disponibilité.

E. Demarsan : Merci à vous…


La Musique :

Copie & Orchestration : Alexis MOREL
Direction artistique : Eric DEMARSAN
Musiciens :
Jean-Philippe AUDIN : Violoncelle ; Daniel CIAMPOLINI : Vibraphone ; Benoit DUNOYER DE SEGONZAC : Contrebasse ; Bruno FONTAINE : Piano ; Marion LENART : Harpe ; Fabrice MOREAU : Batterie ; Alexis MOREL : Flûte ; Erik TRUFFAZ : Trompette
Technique :
Enregistrement et mixage : Benjamin CAILLAUD
Assistant studio : Morgan BEAULIEU
Préparation et montage musique : Cédric CULNAËRT
Studio Sextan (Malakoff)
Studio mixage : Load Studio (Paris)
Score coordination : Marie Sabbah Agency


Le film :
MELVILLE LE DERNIER SAMOURAÏ
Un documentaire de Cyril Leuthy
Produit par ROCHE Productions, ARTE, INA

Crédits photos - photo principale : l’enregistrement, crédit Marie Sabbah Agency.
Portrait de Eric Demarsan, crédit Renaud Monfourny.

Sylvain Ménard, avril 2020