Le Déserteur ; un voyage déconcertant !


14 juillet 2019

Je souhaitais lui donner le titre de « un voyage inattendu », en référence au Hobbit ; mais le terme de « déconcertant » m’a paru plus juste. Non pas qu’il de soit pas finalement inattendu, puisque rien qui survient n’est attendu et donc il n’y a rien qui ne puisse être anticipé par le spectateur ; mais bien parce qu’il est à plus d’un titre déconcertant, jouant de certaines de nos hantises tels l’autre, certains espaces, la désolation environnante ou la solitude.

Dans un monde inclassable et intemporel (ici intervient le côté déconcertant) un homme qui tente de gagner sa vie en jouant les sosies de Charlie Chaplin, s’enfuit du Canada vers les Etats-unis à la recherche d’un hypothétique espoir de vivre en paix et loin des conflits. Déambulant dans une Amérique désertique et montagneuse (soulignons la photo sublime de Sara Mishara), il rencontre quelques personnages hauts en couleurs, dont la plupart ne sont pas ce qu’ils semblent être. Est alors introduite cette dimension totalement déconcertante, cette vision d’un ailleurs angoissant aux frontières de la réalité, cachant de sombres secrets sous son apparence désolée et inhabitée.

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Si le personnage central, sorte de copie conforme de Charlot va jusqu’à adopter le style de vie caricatural du personnage en devenant ni plus ni moins un vagabond, il fait (tout comme Chaplin) ressortir ce qu’il y a de plus mauvais en l’espèce humaine, de la crainte d’un simple voyageur rencontré par hasard (mais est-ce un hasard finalement), aux fuites éperdues au moindre bruit, et jusqu’à, bien évidemment, ce comportement moins social car dénué de toute relations humaines. C’est là que le réalisateur nous interpelle et pose ce qui devenait de plus en plus apparent dans sa mise en scène, ce regard porté sur le monde et sur la persistance de certaines habitudes détestables de l’homme, entre égoïsme et fuite en avant.
Alors que le film débutait sur une phrase tirée du Dictateur de Chaplin, et d’un optimisme à toute épreuve, la suite nous donne rapidement raison et démontre lors des pérégrinations de Philippe son personnage principal, à quel point l’homme reproduit ses erreurs, ne pense qu’à lui et ne souhaite pas évoluer (in fine). Cette critique, car c’est est une, est bien sûr l’argument du film, mais le réalisateur réussit à la développer dans un schéma spécifique, un conte, mystique et onirique par instants et que des métrages comme Earserhead avaient à leur époque brossé. Loin de toute référence connue et rassurante, évoquant des lieux hors du temps et des caractères violents et négatifs, Le Déserteur emprunte des chemins qui nous ramène vers ces pamphlets que le cinéma américain aime à esquisser.
Nous sommes ainsi ballotés dans un mouvement allant crescendo, de sombres péripéties s’y ajoutant ; et à propos desquelles nous ne savons jamais si nous en sortirons indemnes. La part onirique, fantasmée ou purement hallucinatoire, prend alors le dessus et fait que nous ignorons si finalement le personnage vit ces épreuves, s’il assiste à ces phénomènes, d’autant que plusieurs fois des citations de la bible introduisent un paramètre mystique et divin, voire christique. Le personnage du vendeur de cigarettes vers la fin du film prend quant à lui l’apparence du tentateur (le Diable), ultime épreuve de notre héros ?

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Martin Dubreuil qui porte avec puissance le personnage de Philippe, est imposant et pose un regard désabusé (celui du réalisateur) sur le monde et l’Amérique. Car ne nous trompons pas, il s’agit bien d’un portrait ; certes pas au vitriol, ceci sera plus l’apanage des frères Cohen ou même de Tarantino ; mais un portrait quand même, celui de notre époque et de ce continent, égratignant par la même occasion le consumérisme, le capitalisme, la passivité. Les autres acteurs - de Reda Kateb (impeccable) à Sarah Gadon (si jolie et si vénéneuse), en passant par Soko (troublante) et Romain Duris (dans un rôle à contre emploi de méchant - il était temps) - sont tous parfaits, apportant leur contribution à cet édifice. La photographie que nous avons évoqué précédemment joue une importance particulière, mettant en valeur des paysages sublimes, qu’on peine à croitre réels ; et la musique est parfaite et contribue à apporter cette petite touche, un supplément d’âme sur ces images.
Un film à voir donc, réfléchi, profond, sombre et désespéré… Road-movie et film traitant de l’existentiel… un film un peu inclassable, sur un sujet traité de façon originale.

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Le Déserteur qui est le quatrième long métrage de Maxime Giroux, a été présenté en avant-première mondiale fin 2018 au TIFF (Toronto International Film Festival).

Interprètes :
Martin Dubreuil : Philippe
Romain Duris : Lester
Sarah Gadon : Helen
Reda Kateb : Hector
Cody Fern : Vendeur itinérant
Soko : Rosie
Buddy Duress : Concurrent
Luzer Twersky : Client

Technique :
Réalisation : Maxime Giroux
Production : Sylvain Corbeil, Nancy Grant
Scénario : Simon Beaulieu, Alexandre Laferrière, Maxime Giroux
Direction de la photographie : Sara Mishara
Conception visuelle : Patricia McNeil
Direction artistique : Sylvain Dion
Costumes : Patricia McNeil
Montage : Mathieu Bouchard-Malo
Son : Stephen de Oliveira, Frédéric Cloutier, Luc Boudrias
Musique originale : Olivier Alary
Direction de post-production : Mélanie Gauthier, Julien Tremblay
Production exécutive : Neva McIntosh, Eric Connelly, Maxime Giroux, Danelle Eliav


Sylvain ménard, juillet 2019