La Casa de Papel, retour sur le score de Iván Martínez Lacámara & Manel Santisteban : une interview réalisée par notre ami David-Emmanuel Thomas à l’occasion de la sortie de la saison 4


06 avril 2020

Phénomène culturel mondial au triomphe inattendu, la série espagnole créée par Álex Pina témoigne d’une parfaite maîtrise de la tension qui repose essentiellement sur la qualité de sa conception sonore attribuée au duo de compositeurs Iván Martínez Lacámara & Manel Santisteban. Des boucles synthétiques angoissantes escortant Tokyo, Denver, Nairobi, Berlin, Helsinki, Rio et Moscou dans La Fabrique Nationale de la Monnaie et du Timbre aux cordes voluptueuses du love theme de Raquel et du Professeur, leur partition réalise la fusion parfaite entre musique électronique et musique symphonique. Iván Martínez Lacámara nous dévoile ses secrets de fabrication dans un entretien réalisé à l’occasion de la sortie de la quatrième partie de La Casa de Papel sur Netflix.


UN MUSICIEN ELECTRONIQUE

Comment caractérisez-vous l’industrie de la musique de film de nos jours ?

L’industrie de la musique connaît actuellement une période de changement. Il semblerait qu’elle ait déjà commencé à assumer le rôle d’Internet, du streaming et d’autres systèmes, qui ont mis en échec son système de vente et de financement classiques. Si l’on se penche sur la musique de films et de télévision, les cas de Discovery Channel et Nefflix ont fait parler d’eux ces dernières années : on oblige les compositeurs à signer des contrats de vente de droits d’auteur complets en les menaçant de ne plus travailler pour eux s’ils ne signent pas cela. Ce sont des moments difficiles pour la musique audiovisuelle, bien que des milliers de séries et de film soient produits chaque année sur un marché mondialisé et international.

Devenir compositeur pour l’image, est-ce que cela a toujours été votre vocation ?

La musique a été autour de moi depuis ma naissance. Mon père est chanteur et professeur de musique, tout comme ma mère était également professeur de musique. J’ai commencé à jouer du piano à 4-5 ans, j’adorais la musique et je l’ai étudié depuis mon enfance jusqu’à l’âge adulte. Lorsque j’avais 14 ans, j’ai commencé à m’intéresser aux synthés et aux ordinateurs puis ma grand-mère m’a offert un clavier. À partir de ce moment, j’ai su que je voulais devenir musicien et compositeur. Je voulais être musicien de rock, avec mon groupe, écrire des chansons et partir en tournées. Je n’étais pas un bon parolier, donc je ne composais que de la musique. Beaucoup de mes chansons sont restées instrumentales, j’ai donc décidé de composer de la musique instrumentale. Ce fut la première étape pour devenir un compositeur de film / télévision.

Quelles références majeures vous inspirent dans votre travail ?

Beaucoup d’influences ! Je suis très éclectique. À commencer par les groupes de rock symphonique des années 70, les groupes de rock comme Queen, la musique pop-rock comme Sting, Michael Jackson … qui est peut-être un peu mainstream. Dans la musique de film … John Williams, John Powell, Alan Silvestri, Hans Zimmer, Harry Gregson Williams, Alexandre Desplat … Mais si je devais en choisir un … ce serait Thomas Newman !

Vous vous considérez comme un musicien électronique. Quel est selon vous l’apport majeur de la musique électronique dans les films ou séries ?

Je suis un musicien électronique parce que j’utilise des machines, qui peuvent sonner comme un véritable instrument ou comme un synthé. Je peux composer de la musique orchestrale, hybride, électroacoustique ou électronique, mais toujours grâce à ces machines électroniques. La musique électronique au cinéma ouvre un point de vue nettement plus large, très éloigné d’un orchestre classique. Les sons et les textures font partie de la création et la palette sonore est plus riche. Les machines nous permettent de mieux travailler, avec précision et synchronisation, mais aussi de manière plus rapide que par le passé.

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LA MUSICA DE PAPEL

Comment avez-vous été amené à travailler sur La Casa de Papel et qui a été l’initiateur de cette collaboration avec Manel Santisteban ?

Nous avons travaillé ensemble depuis 20 ans sur beaucoup de séries. La Casa de Papel s’est présentée à nous lorsqu’Alex Pina, le producteur, a décidé de quitter son poste dans la société de production où nous travaillions (Globomedia) afin de monter sa propre société de production. Nous travaillons avec lui depuis 15 ans sur beaucoup d’autres séries télévisées.

Ce travail collaboratif sur le score de la série s’est-il effectué de manière très conjointe ?

Tous les délais serrés le permettent. Au début du projet, nous avons décidé des lignes directrices concernant le style, les instruments, les sons et nous avons composé deux pistes musicales sans aucune image, telle une démo.
Avant de démarrer un projet, je consacre énormément de temps à chercher de nouvelles sonorités, programmer des sons et émettre de petites idées. Sur La Casa de Papel, j’ai travaillé plus de trois mois lors de la phase de préproduction. Ce travail nous rend capables de bâtir la bande-originale en quelques jours. Lorsque les épisodes arrivent, nous divisons les morceaux et tout le monde retravaille ses propres pièces. Parfois, nous nous retrouvons à terminer celles de l’autre ou bien à réaliser un mixage.

Avez-vous bénéficié d’une totale liberté créative sur la conception sonore de La Casa de Papel ?

Pas vraiment… De nos jours, chaque projet, chaque épisode est conditionné par des temp tracks. Les éditeurs et les réalisateurs sélectionnent toujours des musiques préexistantes et montent le film avec celles-ci. Il est vraiment difficile de retirer cette musique qu’ils écoutent depuis si longtemps de leur tête. C’est une lutte constante. Pour moi, c’est un cauchemar.

De quelle manière avez-vous approché les personnages, la narration, etc ?

Je ne saurais pas quoi vous dire, mais si j’analyse ma façon de travailler, l’intuition est un facteur important. A de nombreuses reprises, c’est en observant et en associant une idée musicale à la séquence que je sais si cela fonctionne ou pas. Je ne pense pas beaucoup à ce genre de choses. Parfois, je donne de l’importance aux personnages grâce à des leitmotivs musicaux, d’autres fois grâce à des sonorités ou bien des instruments qui s’identifient à un personnage spécifique. Quoi qu’il en soit, la mode actuelle est d’éviter les mélodies et de fournir des leitmotivs, ce qui rend la musique moins centrale et plus neutre.

Compte tenu de l’engouement pour la série, nous pouvons imaginer qu’il y a pu avoir l’apparition de diverses pressions… Quelles difficultés avez-vous rencontré au niveau musical ?

La première et la deuxième saison étaient beaucoup plus « normales ». Elles allaient être diffusées sur une chaîne télévisée nationale espagnole et leur impact allait être plus limité. Lorsque nous avons eu connaissance qu’une troisième saison était en préparation, la pression a légèrement augmenté. Le premier épisode était comme un film : nous avons mis plus d’un mois pour en écrire la musique, tandis que nous avons compté sept jours par épisode pour la première saison. Sur le reste de la saison 3, nous avons passé 15 jours par épisode.

Comment avez-vous réagi face au renouvellement de la série pour plusieurs saisons par Netflix ?

C’était une surprise. Nous venions tout juste d’apprendre qu’une autre de nos séries (Vis à Vis) allait ressusciter, et nous savions que ce serait également le cas pour La Casa de Papel. Cela ressemblait à une blague. Une bonne blague.


VERS UNE SAISON 5… ET PLUS !

Pouvons-nous espérer la sortie d’une édition CD pour la bande-originale de La Casa de Papel ?

Je souhaite que cela puisse se réaliser, mais l’expérience me dit qu’il ne sera pas édité. Netflix possède les droits et la décision. Nous avons reçu beaucoup de pétitions des labels de bandes-originales, y compris des labels majeurs, mais Netflix les a rejetés. Je ne comprends pas pourquoi ni pour quelles raisons ils ne nous permettent pas de le faire.

Quels sont vos projets cinématographiques ou séries en cours ?

Nous avons terminé la 4ème saison de La Casa de Papel ; qui contient quelques nouveaux thèmes, et la 5ème saison nous parviendra l’été prochain. A présent, je co-écris avec A. Peire, une nouvelle série intitulée Madres pour la chaîne télévisée espagnole Tele5. Le mois prochain, nous lancerons Sky Rojo, une nouvelle série des créateurs de La Casa de Papel pour Netflix ainsi qu’un spin-off de Vis à Vis (Locked up) pour la Fox. L’année prochaine sera remplie de projets.

Fernando Velazquez (The Impossible), Alberto Iglesias (Exodus), Javier Navarrete (La Colère des Titans) … Envisagez-vous de partir à la conquête d’Hollywood à l’instar de vos confrères ?

Non, ce n’est pas dans mes plans. Je suis extrêmement heureux d’être là où je suis mais si un jour, quelqu’un me passe un coup de téléphone, nous pourrons en reparler.


David-Emmanuel Thomas est chroniqueur musical et a créé en 2014 une page Facebook, Le BOvore où il prend un malin plaisir à décortiquer quelques sorties BOs phares dans une série d'analyses critiques ainsi qu'à présenter de multiples publications liées à l'actualité de la musique de film. Récemment, il a mis sa plume au service d'un site culturel A Vos Marques Tapage puis à celle du webzine cinéphile Gone Hollywood ; sites pour lesquels il réalise plusieurs chroniques et comptes-rendus de concerts.

Ses références sont James Newton Howard (le meilleur à ses yeux), Thomas Newman, Hans Zimmer, Brian Tyler, John Williams ou encore John Powell. Mais c'est grâce au légendaire Danny Elfman et ses partitions pour Batman qu’il est tombé dans la musique de film, une véritable révélation ; qui s’est poursuivit ensuite avec son Spider Man puis avec les BOs de Hans Zimmer pour Pirates des Caraïbes. Une passion, une vraie !


L’interview est reproduite avec l’aimable autorisation de son auteur. Les photos sont la propriété du compositeur et sont reproduites avec son autorisation.


Sylvain Ménard, avril 2020