Green Boys, entretien avec la réalisatrice Ariane Doublet


07 mai 2020

A l'occasion de la sortie du documentaire Green Boys, sa réalisatrice Ariane Doublet nous a accordé un entretien…


• Bonjour Ariane Doublet, une petite question d’abord si vous voulez bien, comment se passe le tournage d’un documentaire avec de jeunes protagonistes ?
• Ariane Doublet : Nous avons eu l’accord des deux, mais ce n’était pas évident forcément au départ. Louka voulait préserver leur intimité, leur amitié ; puis quand il a été d’accord, on a décidé de partir sur des périodes de tournages pas trop longues afin de le préserver, j’en avais parlé à ses parents bien sûr. Et quand tout le monde a été d’accord, nous avons commencé !

• A quel moment avez-vous tourné Green Boys ?
• Ariane Doublet : il y a eu deux périodes de tournage assez courtes, une petite semaine au printemps puis après tout s’est passé au mois d’août, puisqu’il fallait tourner pendant les vacances scolaires.

• Comment vous est venue cette idée de métrage, vous aviez déjà une idée de l’axe que vous aborderiez ?
• Ariane Doublet : Je fais partie d’une association d’accueil de jeunes isolés, avec une quinzaine ou une vingtaine de jeunes à aider ; et Alhassane était l’un de ces jeunes que nous avions accueillis et qui était arrivé depuis très peu de temps en France. Dans un premier temps il était très fatigué, de par son périple surtout, il avait donc besoin de se reposer et de trouver des activités. Nous lui avons donc cherché des partenaires pour jouer au foot, et c’est comme ça que Louka est venu à la maison et l’a rencontré ! Ils se sont vraiment liés. Alhassane est reparti chez d’autres accueillants puis il est revenu et c’est au bout de quelques mois que j’ai eu l’idée de ce film. Ils savaient tous les deux que c’était mon métier. On en a donc discuté tous les trois, savoir comment on pouvait faire évoluer l’histoire, leur histoire, et ils étaient tous les deux très axé sur le football mais je ne voulais pas que ce soit l’argument du film !
Ils avaient peu parlé de l’histoire de Alhassane, par pudeur sûrement, Louka ne lui avait pas posé de questions. C’est pendant le tournage que Louka  a appris ce qui s’était passé, ce périple de deux années, la traversée de la Méditerranée en zodiac, tout ça… On comprend que Louka est au courant de ces situations, de ces drames, il pose les questions ; mais tu es arrivé par l’Espagne, par l’Italie ?… Il est concerné par ces évènements et il apprend ça de son ami. C’est pour cela qu’il est si spontané. Nous sommes dans le réel, ce n’est pas re-joué. Nous avons décidé d’un certain nombre de situations, l’éventualité de construire une cabane… les idées fusaient de nous trois, ça s’est construit peu à peu, mais tous leurs échanges, leurs dialogues, c’est eux seuls… moi je filmais !
Et nous avons du caler des petites journées de tournage, il faut beaucoup s’adapter. On a en a profité pour faire beaucoup de choses en parallèle avec Alhassane, pour parler de son ressenti, sa perception quand il est arrivé… et on avait la voix off…

• Oui, j’allais le dire, il y a cette présence en fond, ces phrases de Alhassane qui viennent en renfort !
• Ariane Doublet : C’était prévu dès le départ - on savait qu’il y aurait cette voix off ! Nous ne voulions pas que ce soit sous forme d’entretien… j’ai retranscrit tout ce qu’Alhassane m’avait dit, mais on ne voulait pas non plus que ce soit en français… j’avais le désir que sa langue maternelle soit dans le film… il a traduit mot à mot, et la transcription vient en sous-titres. Comme ça les deux versions sont de lui ! On a tourné des plans comme la petite route sombre au matin, ou les plans larges vers les falaises pour la voix off. Ils résonnent avec son récit…
Il vient de Guinée qui est de langue française, et il a une grande maitrise du français… on le sent. Il est allé à l’école française mais également coranique, il parle le français, l’arabe… Il est très déterminé, la cabane par exemple il l’avait en tête et il s’est focalisé dessus ! Avec les épreuves il a acquis une force de caractère incroyable.
Ces jeunes ont un parcours marqué. J’avais envie de montrer cette période transitoire, ce moment où il est encore un adolescent pas tout à fait adulte. 
Ce sont deux moments de sa vie, quand il arrive, puis quand il commence à vouloir faire sa vie, faire ses démarches, quand il cherche un apprentissage.

• Vous apportez une dimension autre, votre approche est différente de nombres de documentaires sur des sujets similaires !
• Ariane Doublet : Il me semble important que ces jeunes ne soient pas toujours assignés au drame. Ils ont une vie, une histoire propre à chacun, des projets. Les démarches administratives, les rendez-vous avec l’avocate, la juge des enfants, tout cela est évoqué dans la voix off, mais est resté hors-champ.

• C’est un reflet d’humanité… les centres d’intérêts de Alhassane, ses interactions avec les autres, comme avec la vieille dame, le pécheur ou le promeneur, sont révélateurs !
• Ariane Doublet : Oui, les discussions sont toujours spontanées et Alhassane pose énormément de questions. Il essaye de comprendre où il est arrivé, ce que font les autres… Louka a permis à Alhassane de renouer avec cette enfance, de profiter de cette amitié qui l’a beaucoup aidé. Puis Il y a cette rupture où il se retrouve au Havre, tout seul à l’hôtel ; et c’est comme un passage vers l’âge adulte… Un autre commencement.

• Une question un peu technique ; combien de temps pour le montage, vous avez filmé beaucoup ?
• Ariane Doublet : Souvent en documentaire on se retrouve avec pas mal de rushes, ce sont des tournages très longs, mais pour moi, celui-ci a été l’un des plus courts dans le temps… une quinzaine de journées de tournage tout au plus ! Et pas beaucoup de rushes, une trentaine d’heures - ce qui représente assez peu finalement - et six ou sept semaines de montage pour les deux versions dont celle pour le cinéma (la sortie étant programmée le 6 mai). Au vu des conditions actuelles, nous avons décidé avec la distributrice d’une sortie en VOD. On s’est dit que c’était peut être un bon film pour le confinement ! Mais ce sera différent d’avec une sortie salle, puisqu’on peut moins rencontrer le public ! Mais ce qui est prévu c’est que lors de la réouverture des salles, le film sortirait des plateformes VOD - et que les salles qui le diffuseraient proposeraient également des rencontres et des discussions.
Il sera sur UniversCiné, Orange, Canal, Google YouTube, mais en accès payants…

• il y a eu des projections, des présentations auprès de publics ciblés, comme dans des collèges ?
• Ariane Doublet : le film a été très bien reçu, les plus jeunes s’identifient souvent à Louka. Le film est bien accueilli et on s’entend même dire : mais ce n’est pas un documentaire madame, ce n’est pas un film ennuyeux (rires) !

• Merci à vous Ariane Doublet et merci pour ce beau documentaire.
• Ariane Doublet : Merci à vous.


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Sylvain Ménard, mai 2020