RITA STROHL, une compositrice oubliée, une étonnante et bouleversante ‘femme de musique’, se voit offrir une redécouverte de son œuvre avec cet album de compositions orchestrales.

Compositrice étonnante et féconde, notre compatriote RITA STROHL, que l’on ne redécouvre que tout récemment, est d’une opulence et d’une rare richesse… une grande dame de la musique qui préférait fuir les mondanités, ce qui explique en grand partie qu’elle soit presque inconnue - à défaut d’être ignorée - encore aujourd’hui. Grâce soit donc rendue au label ‘La Boîte à Musique’, qui s’attaque à cette compositrice française de grand talent, avec cet album dédié à sa musique d’orchestre.

Sa Symphonie de la Forêt, écrite au tout début du vingtième, est une œuvre somptueuse qui ne manquera pas d’émerveiller l’auditeur (et nul besoin d’être mélomane pour goûter cette musique) tant elle est riche de motifs et d’une instrumentation délicate et puissante. Sensuelle, l’œuvre resplendit d’une façon surprenante et nous convie à plonger en son sein, dans ce qui ressemble à une déambulation poétique et merveilleuse, à mi chemin entre une ode au monde et à ce qu’il a de plus beau et d’étrange, et au mysticisme qu’on veut y voir (qu’on perçoit…), comme lorsque la tiédeur de la journée fait place à la nuit et que nous croisons toutes sortes de créatures. Cette œuvre, qui n’aura été que peu joué - et la dernière fois date de 1911 - nous invite à explorer des lieux enchanteurs et emplis de spiritualité. 
Outre une technique irréprochable, c’est cette ‘quasi’ perfection que l’on perçoit dans les argumentations et dans les accords qui nous frappe le plus. Il nous est ainsi donné d’entendre une œuvre énigmatique et envoûtante. On oserait même dire qu’elle est « l’incarnation du romantisme » à la française, une composition qui possède cette touche si caractéristique et reconnaissable entre toute, et qui a forgé notre patrimoine musical et culturel.
D’une confortable longueur de 45 minutes, nous noterons les durée inégales des quatre mouvements ; le premier, L’Étang faisant 15’30 ; le second, L'Âme en peine, 6’49 ; le troisième, Marche funèbre d'un scarabée, 3’40 ; le quatrième, Chasse à l'aurore - Aurore et lever de soleil, 18’54.

Et que dire des quatre mouvements pour orchestre et voix, ‘Les Cygnes’, ‘La Flûte de Pan’, ‘La Momie’ et ‘La Cloche fêlée’ ! Quatre délicates miniatures à l’orchestration idéalement mise en valeur par l’Orchestre National d'Île-de-France, dirigé par Case Scaglione. Si l’on apprécie la durée des passages qui oscille entre 3 minutes 20 et presque 5 minutes, les 7 minutes 48 des ‘Cygnes’ nous plonge dans un incroyable mouvement, lent et profondément mélancolique, et dont la profondeur confine au sublime. ‘La Flûte de Pan’, d’une structure plus interrogative, permet à la voix de nous conter une histoire, puis devient plus intime avant de prendre une tonalité presque joyeuse. Empruntant à ce mode ‘orientaliste’ fort à la mode en ce début de siècle, ‘La Momie’ nous parle de ce repos éternel, de cette énigme et de ce temps qui passe. Sans doute s’y mêle t-il un peu de drame, après tout cette enfant momifiée d’où vient-elle ? ; et se teinte de nostalgie.
Mais c’est sur ‘La Cloche fêlée’ que nous nous attarderons le plus, tant des accords à la douceur du thème, en passant par ce texte superbement interprété (signé Baudelaire) et qui est soutenu par un orchestre splendide, nous avons comme l’impression de dériver doucement dans un tableau impressionniste. Lancinant, sans doute ce morceau l’est-il… Incroyablement mélodique et suggestive, sa musique ici nous frappe en plein cœur, nous faisant ressentir tant et tant d’émotions.

Le dernier morceau, ‘Yajnavalkya’ ; est le prélude destiné à une composition en trois actes intitulée ‘Mystère Sacré’, une œuvre qui ne fut pas aboutie. Datant de 1907, on y sent toute la magnificence de ce mouvement qu’on nomme Le Classique Moderne, inspirant et novateur, foisonnant de motifs délicats et riche d’une orchestration qui sans cesse se renouvelle et capte l’attention de l’auditeur.


Rita Strohl est née dans la ville de Lorient un 8 juillet 1865, et toute sa vie sera portée par la musique et la création. À l’instar de nombre de compositrices - qu’elle soient françaises ou étrangères, souvenez vous du cas d’Ina Boyle - elle fuira les mondanités ; et comme tant d’autres elle devra subir la première guerre mondiale de plein fouet, son Art ne trouvant plus d’oreille attentive tandis que les salles ferment, que les commandes diminuent ou disparaissent carrément.
Femme de caractère, mère de trois filles et d’un fils issues d’un premier mariage (son époux est décédé), elle se remarie avec un maître verrier, mélomane et pianiste. C’est grâce à lui qu’elle pourra obtenir l’appui financier de mécènes jusqu’à l’irruption de la guerre. Ayant composé de très nombreuses œuvres, parmi lesquelles des pièces symphoniques et de musique de chambre, elle obtiendra le soutien de compositeurs renommés tels Camille Saint-Saëns, Vincent d’Indy et Gabriel Fauré. La plupart de ses travaux n’ont jamais été édités et sont la propriété de ses descendants. Elle décèdera le 27 mars 1941 à La Gaude, ayant laissé inachevé son grand-œuvre ‘Le Suprême Puruscha’, un cycle mystique en sept parties (opus qu’elle écrivit de 1923 à 1939). Il faudra attendre ce vingt-et-unième siècle pour qu’enfin, on daigne à nouveau s’intéresser à elle !

Le coffret dédié aux œuvres de cette grande compositrice comprend un CD de musique vocale, de musique de chambre et de musique orchestrale. C’est ce dernier qui aujourd’hui est chroniqué dans cet article.

 

Dans la série des grandes compositrices traitées sur Cinémaradio, vous pouvez retrouver les articles suivants : 
L’irlandaise INA BOYLE : https://www.cinemaradio.net/news/ina-boyle-une-grande-compositrice-irlandaise-qui-failli-disparaitre-et-qui-renait-en-ce-vingt-et-unieme-siecle-etait-une-compositrice-brillante-et-innovante-complexe-et-sensible-1082
La française ELSA BARRAINE, ses œuvres symphoniques : https://www.cinemaradio.net/news/elsa-barraine-la-musicienne-femme-engagee-et-resistante-une-compositrice-a-decouvrir-1085
ELSA BARRAINE, toujours, avec ses œuvres pour orgue : https://www.cinemaradio.net/news/chez-temperament-est-sorti-lalbum-intitule-musique-rituelle-delsa-barraine-dune-incomparable-puissance-introspectif-spirituel-ou-relevant-du-sacre-cest-lalbum-a-decouvrir-1090


Sylvain Ménard, septembre 2026

Rita Strohl 
Musique Orchestrale
Label : La Boîte à Musique
Ttp: 75’00

La Symphonie de la Forêt - (1901 ou 1903) 44'54
Pour orchestre - Orchestre National d'Île-de-France, dir. Case Scaglione
I. L'Étang 15’30
II. L'Âme en peine 6’49
III. Marche funèbre d'un scarabée 3’40
IV. Chasse à l'aurore - Aurore et lever de soleil 18’54

Les Cygnes - poésie de Georges Rodenbach - (1899) 7’47
Pour orchestre et voix - Marie Perbost, Orchestre National d'Île-de-France, dir. Case Scaglione
"Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes"

La Flûte de Pan - poème de Pierre Louÿs - (1900) 3’21
Pour orchestre et voix - Marie Perbost, Orchestre National d'Île-de-France, dir. Case Scaglione
"Pour le jour des Hyacinthies, il m'a donné un syrinx"

La Momie - (1905) 4’42  
Pour orchestre et voix - Lucile Richardot, Orchestre National d'Île-de-France, dir. Case Scaglione
"Belle petite morte au squelette exigu"

La Cloche fêlée - poésie de Charles Baudelaire - (1905) 3’23
Pour orchestre et voix - Lucile Richardot, Orchestre National d'Île-de-France, dir. Case Scaglione
"Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver"

Yajnavalkya - Mystère sacré en trois actes - (1907) 10’32
Pour orchestre - Orchestre National d'Île-de-France, dir. Case Scaglione
Prélude de l'Acte II


ORCHESTRE NATIONAL D'ÎLE-DE-FRANCE
Direction, Case Scaglione ; Marie Perbost soprano ; Lucile Richardot mezzo-soprano