Critique du Film Adolescentes


28 septembre 2020

Dans le parcours d’un cinéphile, ou d’un cinéphage, il y a parfois des films qui surgissent et nous savons qu'ils vont instantanément changer quelque chose dans votre regard, dans votre histoire, dans votre rapport au cinéma. Cela peut être enfant la découverte de Jurassic Park et de se rendre compte adulte que l'on se souvient des rapports entre les personnages et les scènes d’horreur pure sans effet spéciaux plutôt que des scènes en animatronique. C’est la découverte de Princesse Mononoké  et intégrer avec Ashitaka qu’ « il faut apprendre à jeter un regard sans haine sur le monde ». Cela peut être la découverte d’  Orléans  de Virgil Vernier, où l’hommage si juste qu’ont rendu Lana et Lilly Wachowski aux animes et au manga dans  Speed Racer. Cela peut être aussi le choc de  Requiem For a dream  et la découverte des dilemmes spatio-temporels dans les maîtres du temps  . C’est peut-être aussi des films qui n'ont pas l'exposition qu'ils méritent comme Milla de Valérie Massadian ou « Suite armoricaine » de Pascale Breton. Cette liste à la fois longue et courte, changeante selon les humeurs est une ou deux fois dans l'année rejointe par un film. L'année dernière il s'agissait des films Alice et le maire et  J’ai perdu mon corps. Cette année il s'agit du film  Adolescentes  de Sebastien Lifshitz.

Adolescentes est un film plein de mystères, et nous aimerions tous les découvrir dans les moindres détails (à certains égards il peut même faire penser à des films de David Lynch et « les adolescentes » de Brive ont parfois des airs d'adolescentes de Twin Peaks). Sébastient Lifshitz part pourtant d’un postulat simple, exploité déjà par Truffaut dans la saga d’Antoine Doinel, par Richard Lintalker dans la série des Before ou encore par Marie Dumora dans Je voudrais aimer personne  et Belinda. D’un dispositif classique Sébastien Lifshitz tire un film monde.

Le réalisateur va suivre deux amies, Emma et Anaïs de leur 4ème à leur bac. Il y a eu 4 jours de tournage par mois durant ces cinq années. Le mystère dont je parle plus haut vient d'abord des ellipses que crée le dispositif, et le spectateur est actif tout le long du film et se pose tout le temps la question « que s'est-il passé à l'école, dans les histoires d'amour, dans la relation avec les parents entre les sessions de tournage ». Dans ces ellipses le spectateur est systématiquement actif (et on pourrait dire ironiquement que le film de Lifshitz rend plus acteur le spectateur que Christopher Nolan dans Tenet) ce qui révèle un premier volet politique.

Le deuxième volet politique est la manière dont nous voyons les protagonistes au travail et notamment le personnage d’Anaïs. Stagiaire comme Atsem, puis soignante dans une maison de retraite, ces métiers rarement représentés dans le cinéma français (mis à part dans « la vie d’Adéle ») sont ici filmés avec beauté et précision : la douceur pour réveiller un enfant après la sieste à l'école, l'agilité maladroite quand on anime un atelier de motricité dans une maison de retraite. C'est aussi la précision dont nous voyons la générosité artistique d'Emma sur scène dans ces différents cours de chant ou de comédie musicale  au conservatoire. À un moment donné le film ne suit plus qu’Anaïs dans sa vie privée et professionnelle. Lorsqu’on retrouve Emma, c’est lorsqu’elle va s'inscrire sur Parcoursup. Quand après une longue scène de suspens basé sur des identifiants pour accéder au fameux site d'orientation, nous apprenons qu’elle a été prise dans une école de cinéma, la totalité de la salle a applaudi. Comme si le hors champ avait créé une connivence par l’absence entre Emma, sa mère, le réalisateur et le spectateur. Je n'avais pas eu cette sensation au cinéma depuis la scène de l'ascenseur dans Drive de Nicolas Winding Refn.

Le troisième volet politique est la manière dont des événements qui nous ont tous marqués habite le film, entre une histoire d'amour, une révision ou un stage en entreprise. Les images des attentats du 7 janvier et du 13 novembre 2015 nous font ressurgir ces souvenirs d’actualité indélébiles au cœur d’une histoire des plus intimes. A ce sujet la scène la plus éloquente se situe lors des résultats de la présidentielle de 2017. Dans cette scène nous nous rendons compte qu’Anaïs et sa famille ont sans doute voté pour Front national. Nous sommes dans la salle entre le rire et les larmes de nous rendre compte qu'un personnage avec qui nous avons été complice pendant 1h45 n'est sans doute pas de notre bord politique (et Sébastien Lifshitz sait très bien que les spectateurs de son film ne sont sans doute pas du même bord politique qu’Anaïs).

Du côté de l’intime, vous vous souviendrez obligatoirement d’un moment de votre vie où vous avez vécu la même situation que les héroïnes, en classe, dans une fête, avec un amoureux ou dans les confidences faites à une amie sur l’avenir de l’amitié. Dans son livre Contre le théâtre politique » Olivier Neveux (édition la fabrique) fait l'éloge de la représentation du petit sur scène qui est infiniment politique. C'est exactement ce que fait Adolescentes à l'aide du cinémascope, des « petits » événements de la vie quotidienne (le bac, une dispute, un texto, un après-midi à la base de loisir.) ou des « petits » événements de la vie tout court (la mort, une hospitalisation, une dispute avec les parents) embrassent le monde.

Vous l'aurez compris Adolescentes est une succession de tour de force, où tout le monde est à égalité, les protagonistes (les adolescentes, les parents, les profs, les ami.e.s), le réalisateur, les preneurs de son (Yolande Decarsin et Clément Laforce), la monteuse (Tina Baz) et les chefs opérateurs (Antoine Parouty, Paul Guilhaume) ce qui est en fait un véritable film politique d'éducation populaire.

Bobo Léon